Écrire et faire lire

Grandir

« Vas-y pédale, ne t’en fais pas, je te tiens ! » je pousse sur mes pieds, je tremble, je perds l’équilibre sur ces deux roues qui n’ont rien à voir avec l’appui que m’offrent mes deux jambes. « Ne me lâche pas ! » je crie « je t’interdis de me lâcher ! ». La route s’étend, le goudron ne m’a jamais semblé si cruel, le paysage n’a jamais filé aussi vite. Sauf plusieurs années plus tard, quand je suis entrée dans une voiture pour la première fois. Les mains à dix heures dix, le pied gauche qui joue de l’embrayage, le droit qui danse sur les gaz. Rétroviseur, angle mort, clignotant. « Attention ». Lever un pied, précipiter l’autre. Main sur le pommeau, en haut, à gauche, puis en bas. « Doucement ». Retirer le pied, mais le retenir, sentir le point de friction. Ou ça sent le brulé. Comme dans les forêts de mon enfance. Lorsque les flammes brulantes surgissent au milieu des champs verts. « Allez, corvée bois ! ». Alors que de grosses nuées de fumées s’élèvent dans le ciel, se coincent dans mes vêtements, s’accrochent à mes cheveux. Que j’ai détesté cette odeur. En été on y fait fondre des chamallows, et en automne, les cervelas se balancent au bout des bâtons. Attention à ne pas qu’ils tombent. « Attention, ne tombe pas », il crie en riant. Très haute dans la pierre, même si je suis attachée, j’évite de regarder en bas, et je résiste aux courbatures qui menacent mes doigts. Il me manque les bras d’une travailleuse de la terre, ou du fer. « Courage, on est bientôt en haut ». « Le haut de la pyramide doit être égal à la somme des cases de la base ». Je pleure devant mes exercices de maths. Les chiffres se mélangent et se confondent. J’ai toujours préféré lire que calculer. Tout m’échappait, je me sentais glisser, comme dans ces cauchemars où l’on tente de courir, mais que nos jambes refusent d’avancer.  

Je me souviens que je pédale avec mon amie Louane. Je me souviens avoir passé les vitesses avec mon parrain Pascal. Je me souviens des nuits campings avec Alix, Nora et Kim. Je me souviens de l’escalade avec Leo. Je me souviens de Madame Cairo, qui s’efforçait tant bien que mal de me faire comprendre la logique des mathématiques.

Je me souviens de toutes ces nuits, seule dans le noir.

Parfois, il me hante dans mes rêves, ce visage qui coule et qui m’échappe, ce mot que je n’ai jamais prononcé à haute voix. Alors je me réveille en hurlant : « papa ! ».