Écrire et faire lire

Éclipse

– Tiens-moi la main pour descendre.

Un pas dans le grand escalier de pierre qui luit sous les néons. Un peu hésitant, le pied tremblant. Sa main sert la mienne, la paume est froide, ses ongles s’enfoncent, creusent, comme lorsqu’on a peur dans cette voiture qui roule trop vite. La deuxième jambe dépasse la première, se pose sur la marche d’en dessous. Le talon tangue, la cheville plie un peu. L’impression qui nous prend sur un ponton qui surplombe la mer agitée. Une foulée encore. L’abîme entre les deux étages. Les yeux vagues. Et c’est la chute.

Elle se plie, ploie et plonge. Le monde vrille, s’éteint, elle tombe. Et juste avant que le noir ne finisse par l’avaler, elle émerge. Se réveille d’une grande inspiration, le corps au milieu de l’océan. L’eau est froide, mais l’air est chaud. Elle tremble. Le regard affolé, ses bras remuent les flots de grands gestes tourmentés. Puis peu à peu, les spasmes finissent par se taire. Elle se promène de quelques brasses, mais finit par s’allonger. Le soleil de midi allume son visage, les queues de poissons chatouillent la pointe de ses pieds, quelques algues se coincent au creux de ses doigts. Son cœur prend le rythme de celui des vagues. Et elle se laisse porter par le vent. Elle ferme les yeux, les rayons se baladent sur ses paupières clauses. Et son corps danse avec la mer.

Tout à coup ses yeux s’ouvrent. L’œil est vif et agité.

– Maman, ça va ?