Écrire et faire lire

Le jardin

Elle lui prit la main et couru à toute jambe. Ils traversèrent un jardin, passèrent à côté de la balançoire, sans même ressentir l’habituelle mélancolie et les doux effluves de l’innocence, qui habituellement les saisissent et leur rappellent le tendre âge de l’enfance.  Ils n’apprécièrent pas non plus la fontaine, ne virent ni son miroitement bleuté ni ses grands jets de cristal, n’entendirent ni son tendre écoulement ni les moineaux qui s’y abreuvaient. Ils slalomèrent entre les arbres, ceux dont le bruissement avait bercé tant de leurs après-midis, ceux dans lesquels ils étaient monté dans une vaine tentative de fuir le temps qui passe. Ils continuèrent de courir, même lorsqu’ils arrivèrent devant le banc qui les avait accueillis tant de fois, d’été comme d’hiver, que le soleil tape ou que la pluie perle, celui qui était un peu isolé, sous le saule, sur lequel ils avaient partagé des jus d’orange, des petits beurres et beaucoup de rires. Ils ne prirent pas non plus le temps de s’arrêter au petit stand à la devanture rouge et blanche du glacier. André, propriétaire de la camionnette, petit homme grisonnant au sourire brillant, qui les a vu grandir et leur a offert tant de cornets au fil des années, a vu son signe de la main sans réponse. Le gravier crisse sous leurs pas, puis leurs jambes rencontrent le béton. Ils courent toujours, galopent, sillonnent désormais les rues, s’envolent entre les échoppes, voltigent au milieu des passants. Puis les deux amis ralentissent enfin, ils halètent dans le froid du soir d’automne, leurs joues sont rouges et une goutte de sueur se devine au coin de leur tempe. Ils s’arrêtent, le cœur battant, devant une boutique. Au-dessus de celle-ci brille en lettres rouges l’inscription « vidéo store ». Et sur la porte, un petit écriteau en bois affiche la triste mention « fermé ». Les deux amis se regardent, les yeux et les tempes brillants. Le sourire franc et doux, teinté d’un peu d’amer. Essoufflée, la jeune fille laisse échapper un petit rire, presque un soupir. Elle pousse légèrement l’épaule de son compagnon, comme pour lui dire qu’il n’a pas couru assez vite. Puis elle passe son coude entre le sien. Et les deux amis repartent en marchant.