Contredanse
Quelques accords de guitare. Puis les notes du piano. Nos regards se croisent, sa main se tend vers moi. Aucun mot, juste un geste, comme guidé par les violons. Ses doigts glissent délicatement sur les miens. Puis ses paumes viennent retrouver leur place aux creux de mes reins. Leur place, car c’est comme s’ils avaient été creusés pour les accueillir. Qu’est-ce qu’on a dansé déjà, mais la musique n’avait jamais été si douce, nos pas n’avaient jamais été si souples. On tourne, on tourne, et le temps se floute. Plus rien n’existe, ni les rires, ni les cris. Plus de coups bas, il ne reste que nos bras. Nos corps se laissent bercer, comme s’ils avaient été nés pour danser en chœur. Encore et encore. Nos cœurs s’unissent, comme s’ils n’existaient que pour battre au rythme de la mélodie. Nos yeux ancrés, on s’échappe. On ne danse pas, on vole. L’espace se coupe, les gens se troublent. Pas chassé à droite, pas chassé à gauche, de nouveaux traits s’ébauchent. Le terrain s’ébruite, le temps s’effrite. Le monde se fige, et on file.
Ici l’air est frais, mais le soleil est chaud. Des saules, des jonquilles, une petite rivière. Au pied des arbres, les violettes embaument l’air d’un goût de printemps, d’un parfum de calme et de plénitude. Nos pas valsent encore sur ce sol plus mou, les orteils caressés par la mousse verte. Le ruisseau s’écoule à l’allure de nos foulées et les oiseaux semblent chanter pour nous. Toute la vie se balance au rythme de nos âmes. Et nous, inlassablement, on danse. De gestes adroits, il me fait tourner. Ma robe flotte dans l’air, vient caresser les trèfles. D’une main tremblante, je glisse ma paume dans son dos. Mes doigts laissent leur odeur sur sa veste. On se rapproche, on s’éloigne, mais toujours, on danse. On virevolte entre les feuillages, s’élance entre les racines, plonge entre les ramages.
Finalement, on ralentit. Il se penche. Nos lèvres se frôlent. Je respire. Une saveur de chaud, de menthe et d’écorce. Puis tout s’accélère. Un vent souffle, le sol tremble, l’air vibre. Comme si l’univers voulait rattraper ce moment hors du temps. L’alpaguer pour l’aplatir, le détruire et le transformer en une nouvelle banalité, une autre occasion manquée. Ma main se crispe, mon dos se tend, mes dents se serrent alors que je tombe. Je rouvre les yeux. Les lumières stridentes de la piste de danse. Les vibrations assommantes des haut-parleurs. Des amis qui parlent. Des couples qui dansent. Des inconnus qui boivent. Les regards, les sourires, les mastications, les soupirs. Et lui, qui s’éloigne dans l’ombre.